Il y a un moment précis où quelque chose a basculé dans l’histoire des musées. Ce moment, beaucoup le situent à Bilbao, en 1997, quand Frank Gehry livre au monde un bâtiment qui défie la gravité autant que les catégories : une sculpture habitable de titane dont les courbes futuristes transforment une ancienne ville industrielle basque en destination touristique mondiale. Le Guggenheim de Bilbao n’est pas seulement un musée. C’est une icône. Et c’est de cette icône qu’est née l’expression starchitecture, ce phénomène par lequel l’enveloppe d’un bâtiment culturel finit par éclipser ce qu’il est censé contenir.
Mais qu’entend-on vraiment par starchitecture ? Et que nous dit ce phénomène sur la manière dont nos sociétés vivent l’art, la culture et la ville ? C’est à ces questions qu’un ouvrage collectif stimulant, publié aux Éditions MKF sous la direction de Julie Bawin, tente de répondre.
Qu’est-ce que la starchitecture ?
Le mot est un mot-valise, né de la fusion de « star » et d’« architecture ». Il désigne, dans les débats contemporains autour des musées, moins des lieux populaires et prisés du grand public que des institutions dont l’apparence semble être devenue plus importante que ce qu’elles sont censées être substantiellement : des bâtiments dont la forme prime sur la fonction, dont le contenant a fini par prendre le pas sur le contenu.
La critique d’art Rosalind Krauss le notait déjà en 1990 : les visiteurs d’un musée sont de plus en plus attirés par le lieu lui-même que par les œuvres exposées. Deux décennies plus tard, la sémioticienne Isabella Pezzini observait que la relation hiérarchique entre contenant et contenu s’était profondément modifiée, l’architecture revendiquant désormais « un rôle de co-protagoniste ». Pour Claire Bishop, historienne de l’art, ce triomphe de la starchitecture est l’expression visuelle d’une privatisation rampante des musées, soumis à une logique de surenchère architecturale au détriment des collections.
Des origines à Bilbao : une longue histoire
Si l’expression est récente, le phénomène ne l’est pas. L’histoire du musée comme chef-d’œuvre architectural remonte au moins à 1959, quand Frank Lloyd Wright inaugure le Guggenheim de New York. Avec sa structure hélicoïdale iconique, ce bâtiment fait scandale : le milieu de l’art reproche à Wright d’avoir imposé ses propres considérations esthétiques au détriment des impératifs fonctionnels d’une institution muséale. L’architecte répond que la mère de tous les arts n’est autre que l’architecture. Le musée-œuvre est né, et avec lui toutes les polémiques qui l’accompagneront.
En 1977, Renzo Piano et Richard Rogers révolutionnent à Paris l’idée même de bâtiment culturel avec le Centre Georges Pompidou : structures porteuses, conduits d’air, escalators mécaniques tous exposés à la vue de tous, peints en couleurs vives selon leur fonction. Le bâtiment se veut anti-monumental — mais devient instantanément une icône métropolitaine, initiant l’idée qu’un musée d’art contemporain se doit d’être un landmark urbain inimitable.
C’est pourtant à Bilbao que tout s’accélère. En 1997, Frank Gehry y livre le bâtiment qui popularisera définitivement l’expression « starchitecture ». Sculpture de titane aux formes déconstructivistes et futuristes, le Guggenheim de Bilbao transforme une ville en déclin industriel en l’une des principales curiosités touristiques d’Europe. C’est ce qu’on appellera « l’effet Bilbao ».
L’effet Bilbao : le musée comme outil de développement urbain
L’« effet Bilbao » désigne la capacité d’un musée spectaculaire à régénérer économiquement et symboliquement une ville. Le phénomène a été abondamment étudié et abondamment imité — parfois avec succès, souvent avec des résultats plus ambigus. Ce que l’ouvrage dirigé par Julie Bawin interroge avec acuité, c’est précisément cette tension : entre l’architecture comme outil de rayonnement culturel et l’architecture comme fin en soi, entre le musée comme espace de rencontre avec l’art et le musée comme attraction touristique.
Dans les années 1980-1990, la prolifération des musées d’art contemporain aux quatre coins du globe va de pair avec une course aux enveloppes toujours plus originales et spectaculaires. Oscar Niemeyer étonne le monde avec son musée en forme de dôme inversé à Niterói (1996). Zaha Hadid, Jean Nouvel, Herzog et de Meuron, Tadao Ando : autant de starchitectes dont le nom suffit à transformer un projet en événement médiatique mondial.
Le musée entre art somptuaire et art public
Derrière la spectacularisation architecturale se posent des questions fondamentales sur le rôle du musée dans la société contemporaine. Quelle est la fonction d’un musée d’art contemporain quand son architecture est devenue un objet de désir, une attraction, un symbole de réussite économique ? À qui s’adresse-t-il vraiment : aux amateurs d’art qui viennent voir les collections, ou aux touristes qui viennent photographier l’édifice ?
Ces questions traversent l’ouvrage Starchitecture ? de part en part. Daniel Vander Gucht y analyse la tension entre art public et art somptuaire. Wouter Davidts interroge l’architecture des collections. Bernard Blistène revient sur une intuition prophétique de Daniel Buren. Et Yves Winkin défend en conclusion une position nuancée : la starchitecture, malgré tout. Car la spectacularité d’un bâtiment peut aussi être une invitation à entrer, une manière de rendre l’art désirable et accessible.
Le musée à l’ère des réseaux sociaux
La starchitecture prend une dimension nouvelle à l’ère d’Instagram. Le bâtiment « photogénique » est devenu un critère de jugement à part entière : un musée qui fait de belles photos attire des visiteurs, génère de la visibilité, construit une image de marque. Claire Bishop parle d’un musée « cool, photogénique, design, marqué par sa réussite économique ». Vient-on au musée pour regarder des œuvres, ou pour être vu en train de les regarder ? L’architecture starchitecturale pose cette question avec une acuité parfois troublante.
Un ouvrage collectif pour penser l’architecture du musée contemporain
C’est dans ce paysage complexe que s’inscrit Starchitecture ? Une lecture architecturale des musées d’art contemporain, publié aux Éditions MKF sous la direction de Julie Bawin. Réunissant les contributions de chercheurs, critiques et praticiens venus d’horizons divers — histoire de l’art, sociologie, architecture, muséologie —, cet ouvrage offre une analyse rigoureuse et accessible de l’un des phénomènes les plus marquants de la culture contemporaine. Ni pamphlet contre les musées spectaculaires, ni célébration naïve de l’architecture-star, il ouvre un espace de réflexion critique sur ce que nos choix architecturaux disent de nos valeurs culturelles, économiques et politiques.
Découvrez le livre Starchitecture ?
Sous la direction de Julie Bawin, avec les contributions de Wouter Davidts, J. Pedro Lorente, Aluminé Rosso, Daniel Vander Gucht, Bernard Blistène, Bart De Baere, Pierre Hebbelinck et Yves Winkin.
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Un ouvrage collectif publié aux Éditions MKF — Collection Imaginaire(s), dirigée par Gustavo Gomez-Mejia.