La guerre en jeux : comment les enfants ont vécu la Seconde Guerre mondiale

Guerre en jeux

Voir la guerre à hauteur d’enfant

Qu’emporte-t-on quand on fuit en catastrophe ? Hélène, fillette de quelques années, choisit son poupon Michel — un baigneur Petitcollin qu’elle traîne à travers la clandestinité, les greniers où se cache sa famille, les pensions sous faux nom. À la Libération, Michel retrouve Villeurbanne avec elle, et attend le retour du père déporté. En 2024, Hélène Akierman-Lewkowicz a confié Michel au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon. Ce jouet de tissu jauni porte en lui toute une enfance volée.

C’est à partir de ces objets-là — humbles, intimes, iremplaçables — que La guerre en jeux construit son histoire. Publié aux Éditions MkF à l’occasion de l’exposition éponyme du CHRD (19 novembre 2025 – 7 juin 2026), cet ouvrage collectif explore l’enfance pendant la Seconde Guerre mondiale à travers le prisme des jouets, des jeux de société, des albums illustrés et des objets du quotidien.

Une autre histoire du conflit

L’histoire de la Seconde Guerre mondiale est connue. Mais celle des enfants qui l’ont traversée — leur perception, leurs stratégies d’adaptation, leur vie intérieure — reste encore largement à écrire. La guerre en jeux s’y attelle avec une rigueur et une sensibilité rares, en adoptant ce que les historiens appellent « l’approche à hauteur d’enfant ».

Les objets réunis ici sont loin d’être anecdotiques. Un jeu de société qui propose de construire une ligne Maginot en carton, un jeu de loto consacré aux restrictions alimentaires, de faux tickets de rationnement pour jouer à la marchande : chaque jouet est un document historique. Il dit ce que les enfants savaient, ce qu’on leur apprenait, ce qu’on voulait leur faire croire. Et parfois, dans l’espace du jeu, ce qu’ils trouvaient malgré tout pour résister, s’évader, survivre.

Des jouets sous emprise idéologique

L’une des révélations les plus troublantes de l’ouvrage concerne l’usage politique du jeu sous le régime de Vichy. Les enfants étaient une cible privilégiée de la propagande : des dessins offerts au maréchal Pétain par des écoliers en décembre 1940, des journaux pour jeunes filles qui formataient la féminité d’après-guerre, des jeux de famille qui mettaient en scène l’idéal vichyste de la France rurale et patriarcale.

Ces objets ne sont pas de simples reliques : ils montrent comment le pouvoir s’infiltre jusque dans les moments de jeu, comment il colonise l’imaginaire enfantin pour en faire un relais de ses valeurs. L’historien Christophe Capuano analyse ainsi la manière dont Vichy a instrumentalisé la représentation de la famille dans les jeux et jouets, faisant des enfants des vecteurs inconscients d’un projet idéologique.

Les enfants juifs : une histoire dans l’histoire

L’ouvrage réserve une place particulière au sort des enfants juifs. L’historienne Laurine Richard retrace le destin de Rita Calef et des quarante-quatre enfants d’Izieu, raflés le 6 avril 1944 par la Gestapo sur ordre de Klaus Barbie et déportés vers les camps d’extermination. Leurs jouets, leurs dessins, les traces minuscules qu’ils ont laissées constituent des témoignages d’une force bouleversante.

La donation Saffray-Môquet, qui a inspiré le projet d’exposition, illustre elle aussi cette dimension : les jouets de Guy et Serge Môquet, deux frères dont Guy fut fusillé à 17 ans en 1941, ont été conservés ensemble dans une boîte à trésors. Des billes, des soldats de plomb, des voiturettes — et l’inventaire dressé le lendemain de l’exécution, qui recense les objets retrouvés dans les affaires de Guy.

Jouer quand même : la résistance par l’imaginaire

Face à la pénurie de matières premières, les jouets changent de nature. Les pères fabriquent des maisons de poupées avec des chutes de bois. Les enfants façonnent des soldats en plâtre et sciure. Les douilles récupérées sur les champs de bataille deviennent des jouets de fortune. La guerre transforme les pratiques du jeu, mais ne les supprime pas — et c’est là l’un des enseignements les plus précieux de cet ouvrage.

« À l’évidence, il était possible de continuer à rire, jouer, pendant la Seconde Guerre mondiale », écrit l’historienne Camille Mahé. Dans cet espace du jeu subsiste quelque chose d’irréductible : l’imaginaire des enfants, leur capacité à créer un monde parallèle, à s’y réfugier et à y résister.

Un catalogue d’exposition, un livre d’histoire

La guerre en jeux réunit les contributions de plusieurs historiens spécialistes de l’enfance en temps de guerre — Camille Mahé, Laurine Richard, Christophe Capuano, Capucine Wieviorka, Xavier Aumage — ainsi que des témoignages de personnes qui furent enfants pendant le conflit. L’ouvrage croise les approches de l’histoire sociale, culturelle, économique et du genre pour offrir un panorama complet et nuancé.

Riche d’illustrations issues des collections du CHRD et d’autres grands musées de la Seconde Guerre mondiale, il accompagne l’exposition lyonnaise mais s’en affranchit largement : c’est un livre à part entière, une somme accessible sur un sujet encore trop peu traité.

À lire seul ou à partager, à offrir à ceux qui s’intéressent à l’histoire de la Résistance, à l’enfance, ou à cette période que nos sociétés ne cessent de réinterroger.

Commander La guerre en jeux →

Publié aux Éditions MkF — Catalogue de l’exposition du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, Lyon (19 novembre 2025 – 7 juin 2026)

Share this post
Éditions MkF