Unité & Diversité, les défis de la transition birmane

 
 

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par Carine Jaquet

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Description

Le gouvernement de Birmanie, devenu civil en 2010 après plus d’un demi-siècle de dictature militaire, doit faire face à de nombreux défis, dont celui de l’unification et de l’intégration d’une véritable mosaïque de minorités ethniques, et religieuses.
On dénombre pas moins de 135 groupes ethniques, pour un pays grand comme la France. En raison de sa complexité et de son potentiel de déstabilisation, la gestion de la diversité ethnique et religieuse est devenue un facteur déterminant pour l’avenir du Myanmar. Alors que la Junte cimentait le pays grâce à la religion bouddhiste et à un projet centralisateur bamar, le gouvernement actuel doit maintenir cette fragile mosaïque en place au sein de la démocratie naissante, sans toutefois recourir à la coercition, sur laquelle les militaires se reposaient.

Voir aussi le Beau-Livre One Myanmar, les visages de la transition birmane.

Une transition politique qui ne résout pas le dilemme ethnique

Après un demi-siècle de dictature militaire, le Myanmar — de son nom officiel République de l’Union du Myanmar — a amorcé une transition politique. Le pays s’est initialement orienté vers un modèle démocratique sous la direction d’un parti politique dominant, le Parti de la Solidarité et du Développement de l’Union (USDP), émanant de la toute puissante Tatmadaw (forces armées). Ce processus d’ouverture, progressivement engagé depuis plusieurs années et sanctionné par la présidence de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est, ANASE) en 2014, passe par des étapes significatives comme les élections parlementaires de novembre 2015, puis la nomination d’un président début 2016.

Depuis que la Junte birmane a troqué ses uniformes pour des habits civils en 2010, des progrès notables ont été réalisés, confirmant la détermination du président Thein Sein, ancien Premier ministre et général, dans cette voie. Ainsi, la suspension de la censure médiatique, la restauration du multipartisme, la libération de prisonniers politiques, mais aussi une réforme conséquente des cadres, tant légaux qu’économiques, ont été entreprises. Cette transition met également l’accent sur l’ouverture économique du pays, autrefois placé sous sanctions financières et économiques européennes, américaines et australiennes. Isolé de l’Occident, le Myanmar n’était néanmoins pas hermétiquement renfermé sur lui-même. Ses partenaires économiques asiatiques tels que la Chine, Singapour et la Thaïlande, ont maintenu leurs relations commerciales en échangeant essentiellement des biens de consommation contre des produits agricoles et des matières premières. Aujourd’hui, avec la privatisation de larges pans de l’économie birmane, c’est un marché considérable de plus de 51,5 millions de consommateurs qui s’ouvre, mais aussi l’accès potentiel à de larges ressources énergétiques, pierres précieuses, terres rares et bois précieux.

Avec la transition, le ton politique change aussi de manière radicale puisque le gouvernement de Thein Sein a promis dès son intronisation de signer des accords de paix avec les groupes armés issus des minorités ethniques, sa priorité. Mais alors qu’il entendait signer un cessez-le-feu national des 2013, le processus de paix piétine. À la table des négociations, la tâche s’avère complexe, car chaque groupe armé requiert son propre cessez-le-feu et l’entente sur un accord commun bute sur de profondes divergences. D’autres défis restent également à relever pour que cette démocratie naissante atteigne sa maturité. Pour le gouvernement, un enjeu primordial demeure la cohésion nationale, casse-tête des dirigeants du pays depuis son Indépendance en 1948. En effet, le Myanmar, situé aux confins du sous-continent indien, du géant chinois et de l’Asie du Sud-Est insulaire et péninsulaire, est un véritable carrefour de civilisations. Le gouvernement ne reconnaît pas moins de 135 groupes ethniques — aux histoires, langues et cultures différentes — qui se côtoient sur un territoire pratiquement égal à la superficie totale de la France. La dichotomie entre le projet politique bamar (le groupe ethnique dominant qui constituerait environ les deux tiers de la population nationale) et les demandes des autres groupes ethniques continue à créer d’importantes incertitudes sur l’avenir politique du pays. Le Myanmar compte encore actuellement quatre groupes armés principaux actifs organisés autour de revendications politiques pro-ethniques. Ils reposeraient sur environ 60 000 combattants au total (une estimation très difficile à vérifier) auxquels il convient d’ajouter plusieurs dizaines de milices basées dans les zones frontalières avec la Chine et la Thaïlande, guidées par des intérêts essentiellement économiques.

En raison de sa complexité et de son potentiel de déstabilisation aux plans économique et sécuritaire, la gestion de la diversité ethnique et religieuse sera un facteur déterminant pour l’avenir du Myanmar. Alors que la Junte cimentait le pays grâce à la religion bouddhiste et à un projet centralisateur bamar, le gouvernement actuel doit maintenir cette fragile mosaïque au sein de la nouvelle démocratie, sans toutefois recourir à la coercition, sur laquelle les militaires s’appuyaient.

Après avoir proposé un panorama de la diversité ethnique et religieuse du Myanmar, en retraçant notamment des jalons historiques essentiels, nous proposerons une analyse des politiques de la diversité sous les régimes militaires qui se sont succédé depuis l’Indépendance. Nous aborderons ensuite les espoirs en matière de gestion du conflit avec les groupes ethniques, mais aussi ses limites, illustrées par les derniers conflits actifs, qui se déroulent dans les régions kachin et kokang. Enfin, la dernière partie discutera des conséquences de long terme des politiques de birmanisation, et de l’intériorisation de certaines valeurs aboutissant à la banalisation de l’intolérance par la population. Elle explorera les ressorts d’un nationalisme exclusif et xénophobe dont témoignent des violences intercommunautaires sporadiques, trop souvent dépeintes par souci de simplification par des observateurs extérieurs, comme une poussée islamophobe.

UGS : 9791092305272 Catégories : , ,