Quand la peinture plonge dans les profondeurs : une histoire de l’art aquatique
Il y a quelque chose d’étrange dans notre rapport à la mer. Nous dépendons d’elle, nous la représentons depuis des millénaires, et pourtant nous la voyons rarement telle qu’elle est vraiment — vivante, peuplée, foisonnante. Merveilles aquatiques — l’art de représenter le vivant, publié aux Éditions MkF sous la direction de Thomas Changeux, Daniel Faget et Anne-Sophie Tribot, propose une plongée inédite dans cette longue histoire : celle des poissons, des poulpes, des crustacés et des coraux tels que les hommes et les femmes d’autrefois ont cherché à les saisir, à les peindre, à les comprendre.
Le résultat est un ouvrage d’une richesse rare, à mi-chemin entre le beau livre et l’essai scientifique, entre l’histoire de l’art et l’écologie. Un livre qui, dès la première page, invite à regarder autrement.
De la mosaïque romaine à la nature morte flamande
L’un des fils conducteurs de l’ouvrage est une question apparemment simple : comment les artistes du passé ont-ils représenté les animaux aquatiques ? Et cette question en cache une autre, plus profonde : que nous dit cette représentation de notre rapport au vivant ?
Dans sa préface, Daniel Pauly, biologiste marin de renommée mondiale, rappelle un paradoxe fascinant : les artistes de l’Antiquité, qui avaient peut-être vu des poissons vivants depuis le pont des bateaux ou en plongée, en donnaient des représentations étonnamment animées. Les peintres de la Renaissance et de l’époque moderne, eux, n’avaient souvent connu les poissons que morts — sur les étals des marchés, dans les cuisines. Leurs natures mortes en portent la trace : le poisson y est avant tout une chose à manger, un aliment parmi d’autres, soumis à la puissance de l’Église catholique qui imposait plus de cent jours de jeûne carné par an dans certains pays.
Cette histoire économique, religieuse et culturelle structure l’ensemble du livre. Elle explique pourquoi les natures mortes aux poissons ont fleuri au XVIIe siècle, pourquoi l’huître, la sardine, le poulpe ou l’esturgeon ont traversé les siècles sur les toiles des grands maîtres — et pourquoi ils ont peu à peu disparu de la peinture à mesure que la modernité industrielle les transformait en produits de masse.
Un ouvrage collectif porté par des chercheurs d’exception
Merveilles aquatiques rassemble les contributions de plus d’une vingtaine de chercheurs, historiens de l’art, écologues, biologistes marins et artistes contemporains. Cette diversité de regards est l’une des grandes forces du livre.
On y croise les vases cycladiques de style marin et leur rencontre avec l’Art nouveau, sous la plume de Muriel Garsson. On découvre avec Olivier Raveux l’histoire du corail comme matériau des arts décoratifs. On plonge dans les travaux naturalistes du XVIe siècle — le codex de Giorgio Liberale da Udine, les planches de Guillaume Rondelet — avec Florike Egmond. On suit avec fascination les figulines de Bernard Palissy, ces céramiques émaillées où lézards, poissons et coquillages semblent surgir de la terre même.
Mais le livre ne se contente pas du passé. Sa troisième partie, intitulée Liens vivants, ouvre une perspective contemporaine : comment les artistes d’aujourd’hui réinventent-ils le rapport à la faune aquatique ? Des entretiens avec le peintre Luc Coupez et l’artiste Mehdi Bourou, ainsi qu’une exploration de l’Herbier des Aquadétritus de Ludovic Alussi, montrent que la question de la représentation du vivant aquatique est loin d’être close — elle est même plus urgente que jamais.
Art et écologie : un dialogue nécessaire
C’est là que réside peut-être l’apport le plus original de cet ouvrage. Anne-Sophie Tribot, écologue et chercheuse en sociologie et psychologie environnementales, pose en introduction une question qui résonne longtemps après la lecture : la beauté peut-elle sauver le monde ?
Son propos est clair : nous avons tendance à protéger ce que nous aimons, et nous aimons ce que nous trouvons beau. Les représentations artistiques de la nature — en particulier de la biodiversité aquatique, cette part invisible et menacée du vivant — jouent un rôle essentiel dans notre rapport émotionnel à l’environnement. L’art ne se contente pas de représenter la nature : il crée les conditions d’un attachement.
C’est dans cet esprit que Merveilles aquatiques inclut des encarts espèces consacrés à des animaux particuliers : la grande nacre, l’éponge, le mulet, le poulpe, l’esturgeon, l’huître, l’anguille, la sardine, le calamar, la patelle, le phoque moine. Chaque encart, rédigé par les directeurs scientifiques de l’ouvrage, croise données biologiques et représentations artistiques — un pont entre la science et la sensibilité.
Un objet éditorial soigné, pensé pour durer
Au-delà de son contenu, Merveilles aquatiques est un livre beau à tenir et à parcourir. Il offre des reproductions d’une qualité exceptionnelle : huiles sur toile du XVIIe siècle, gravures naturalistes colorées, aquarelles scientifiques, créations contemporaines. Les images y dialoguent avec les textes sans jamais se soumettre l’une à l’autre — chaque double page est une invitation à s’arrêter, à regarder, à lire.
Ce livre est aussi un outil. Il peut être lu de manière thématique — chapitre par chapitre — ou feuilleté librement, au fil des images et des encarts. Il s’adresse aussi bien aux amateurs d’art qu’aux passionnés de mer, aux enseignants qu’aux curieux, aux enfants qu’aux adultes. C’est, au sens plein du terme, un livre de culture générale.
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Publié aux Éditions MkF — 2024 — ISBN 978-2-493458-01-8